L’héritage long : quand les saisons culturelles commencent vraiment
Avant de parler des saisons modernes, il faut rappeler que les echanges culturels institutionnels franco-russes existent depuis le XVIIIe siècle. Les visites de Pierre le Grand a Paris en 1717, les commandes de Catherine II aux architectes français (Charles-Louis Clerisseau), la correspondance soutenue entre la Semiramis du Nord et Voltaire, Diderot, D’Alembert, constituent les premiers echanges culturels institutionnels a haut niveau entre les deux pays.
Au XIXe siècle, les voyages de Tourgueniev entre Paris et Bougival, les salons russes a Paris (cercle de Pauline Viardot), les traductions croisées de Balzac, Flaubert, Zola en russe et de Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov en français, produisent une infrastructure littéraire bilaterale qui reste active jusqu’en 1917.
L’Alliance franco-russe de 1892, formalisee par le pont Alexandre III (inaugure en 1896), marque un pic politique et culturel : les banquets, expositions, echanges diplomatiques atteignent un niveau qu’on ne retrouvera qu’en 2010. Cette alliance franco-russe fondatrice reste la matrice symbolique de tous les rapprochements ultérieurs. Après la révolution de 1917 et l’exil russe a Paris (années 1920-1930), une diaspora creative s’installe dans le quartier de Passy et maintient le dialogue, même sans etat russe officiel pour le porter.
La Seconde Guerre mondiale et la guerre froide interrompent ce dialogue institutionnel. Il faudra attendre les années 1970 pour que les echanges reprennent a un niveau gouvernemental.
I. Les années 1970-1980 : les premiers formats officiels
Les Journées culturelles franco-soviétiques (1974)
Premier format officiel de l’après-guerre : en 1974, Andre Malraux initie et Jacques Duhamel organise les Journées de la culture française a Moscou, suivies en 1975 par les Journées de la culture soviétique a Paris. Le format est limite — trois semaines, quelques dizaines d’événements, deux ou trois expositions — mais il reactive le canal bilateral.
Ces journées sont produites dans un contexte de detente : rapprochement franco-soviétique sous la presidence de Georges Pompidou puis Valery Giscard d’Estaing. Leonid Brejnev visite Paris en 1974 ; Pompidou avait lui-même visite Moscou en 1970. Les journées culturelles consolident symboliquement ce rapprochement politique.
La décennie soviétique tardive (1975-1985)
Dans les années qui suivent, plusieurs formats ponctuels se deroulent sans atteindre le statut de saison :
- Festivals du film soviétique a Paris (années 1976, 1978, 1982)
- Expositions Hermitage en France (1975 au Grand Palais, 1982 a Paris)
- Colloques universitaires franco-soviétiques en histoire, linguistique, mathematiques
Ces operations sont moins visibles que les journées de 1974 mais elles maintiennent l’infrastructure des echanges. Les coopérations éditoriales se multiplient (éditions Progres et Mir a Moscou traduisent abondamment les classiques français ; les éditions L’Age d’Homme en France traduisent massivement la littérature russe).
II. Les Années franco-russes 1996-1997 : le format se standardise
L’après-1991
Après la chute de l’URSS (1991), la Russie de Boris Eltsine et la France de Francois Mitterrand puis Jacques Chirac normalisent leurs relations. La question d’un format culturel ambitieux se pose : comment capitaliser sur la nouvelle conjoncture ?
Les Années franco-russes 1996-1997
Décidées lors du sommet Chirac-Eltsine de 1995, les Années franco-russes se deroulent de l’automne 1996 a l’automne 1997. C’est la première saison officiellement bilaterale et symetrique au sens moderne du terme : événements simultanes en France et en Russie, co-financement, calendrier coordonne.
Le programme reste cependant plus modeste que 2010 : environ 150 événements en France et 100 en Russie, sans les grandes expositions d’envergure internationale. L’operation-phare est l’exposition Trésors des tsars de Russie au Grand Palais en 1997, qui réunit pour la première fois a Paris des objets du Kremlin. Elle attire près de 200 000 visiteurs.
Les leçons apprises pour 2010
Les Années franco-russes 1996-1997 servent de matrice a la saison 2010. Plusieurs aspects y sont teste qui seront amplifies quinze ans plus tard :
- Le format bilateral symetrique (pas une simple tournée soviétique en France)
- La coordination interministerielle (Culture + Affaires étrangères)
- La mobilisation du mécénat prive (a partir du modèle des expositions du Grand Palais)
- La visibilité médiatique organisée
III. 2010 : l’apogée du format
La saison 2010 represente l’apogée du format saison croisée. Sur tous les indicateurs — nombre d’événements, budget, fréquentation, couverture médiatique — elle depasse toutes les saisons précédentes et postérieures.
Les raisons de cette ampleur exceptionnelle :
Contexte politique favorable : relations Medvedev-Sarkozy en plein essor après la guerre de Georgie de 2008 (qui avait produit une rupture temporaire). La saison est présentée comme un geste de reconciliation et d’ambition.

Budget considérable : environ 80 millions d’euros publics et 30 millions de mécénat prive, soit trois a cinq fois plus que les Années 1996-1997.
Calendrier favorable : 2010 coincide avec plusieurs centenaires importants pour les echanges culturels (centenaire des Ballets russes, centenaire de Stravinsky en France, centenaire du Mariinsky a Paris, centenaire de Petipa).
Engagement institutionnel fort : le Louvre, le Centre Pompidou, le Grand Palais, le musée d’Orsay s’engagent simultanement pour des expositions majeures, ce qui n’avait jamais été realise auparavant.
Le magazine consacre un article dedie au panorama de la saison 2010.
IV. 2011-2015 : les années de continuation
La saison 2010 ne s’arrete pas brutalement : plusieurs programmes de continuation prolongent l’operation jusqu’en 2015.
Residences d’artistes croisées (Villa Arson Nice / Winzavod Moscou, Villa Medicis / Residence de Saint-Pétersbourg) : chaque année, plusieurs dizaines d’artistes plasticiens, écrivains, musiciens effectuent un séjour dans l’autre pays.
Programmes universitaires : College des études russes a Paris, Institut français de Saint-Pétersbourg, centres de recherche franco-russes en Sibérie. La décennie 2010-2019 voit proliferer les master conjoints.
Traductions croisées : la décennie post-2010 est exceptionnelle pour la littérature russe traduite en France. Ludmila Oulitskaia, Mikhail Chichkine, Zakhar Prilepine, Guzel Yakhina, Andreï Guelassimov, Dmitri Glukhovsky, tous sont massivement traduits.
V. La saison touristique 2016-2017
Un format cible
Période : 20 janvier 2016 - 22 juin 2017 Thème : Tourisme et découverte des territoires
La saison France-Russie du tourisme est un format plus cible : elle vise a développer les flux touristiques bilateraux (croisieres, echanges hoteliers, présentations de destinations), avec une dimension culturelle reduite par rapport a 2010. Environ 150 événements, fréquentation dispersee, budget plus modeste (~20 millions d’euros public + mécénat).
Limites
Le format touristique rencontre des limites reelles : les flux touristiques russo-français, déjà fragilises par la dépréciation du rouble (2014-2015) et les sanctions, ne connaitront pas le rebond espere. La saison produit cependant des effets indirects : reouverture de plusieurs lignes aeriennes, investissements dans l’hotellerie russe par des groupes français, développement du tourisme culturel Saint-Pétersbourg - Paris.
VI. La saison langue et littérature 2018-2019
Retour au format thématique culturel
Période : fin 2018 - début 2019 Thème : Langues française et russe, littérature
Cette saison revient au format plus strictement culturel. Elle se concentre sur la langue (enseignement du français en Russie, du russe en France, traduction littéraire) et les pratiques d’écriture. Environ 200 événements, avec plusieurs grandes rencontres écrivains (Salon du livre de Paris 2018 avec la Russie invitée d’honneur, Salon du livre de Moscou 2019 avec la France invitée), des colloques universitaires, des residences d’écriture.
L’événement le plus commente : l’invitation de la Russie comme pays d’honneur au Salon du livre de Paris en mars 2018. Trente-huit écrivains russes invites, une dizaine de prix littéraires annonces, une programmation de deux journées dense. Succès critique mais controverse politique : plusieurs intellectuels français demandent le boycott face aux politiques russes en Crimée et Syrie.
VII. 2019-2021 : les années d’essoufflement
Après 2019, le format saison croisée s’essouffle. Plusieurs raisons cumulatives :

La pandemie de COVID-19 (2020-2021) annule ou reporte pratiquement tous les événements culturels bilateraux. Les residences, tournées, expositions sont suspendues.
Les tensions diplomatiques post-Crimée (2014) puis post-Navalny (2020-2021) rendent de plus en plus complexe le maintien des programmes officiels. Les ambassades française et russe subissent des expulsions ciblees de personnels.
La lassitude institutionnelle : après quatre grandes saisons en quinze ans (2010, 2016-2017, 2018-2019, plus initiatives mineures), les budgets et l’appetit politique pour reconduire le format diminuent.
VIII. Février 2022 : la rupture
L’invasion de l’Ukraine change tout
Le 24 février 2022, l’invasion de l’Ukraine par les forces russes produit une rupture immediate des coopérations culturelles bilaterales. Dans les semaines qui suivent :
- Tous les événements culturels russes en France sont annules ou reportes
- Les musées français suspendent les prets vers la Russie
- Les maisons d’édition françaises cessent de publier de nouvelles traductions d’auteurs russes soutiens du Kremlin (mais continuent pour les opposants)
- L’Institut français suspend ses programmes a Moscou, puis ferme ses bureaux en 2023
Les conséquences durables
Pour les saisons croisées : le format est gele sans date de reprise visible. Aucune saison officielle n’est prevue dans les prochaines années.
Pour les artistes russes en France : ceux qui ont choisi l’exil (plusieurs dizaines d’écrivains, musiciens, plasticiens depuis 2022) beneficient de programmes d’accueil français. Mais l’infrastructure bilaterale officielle n’existe plus.
Pour les institutions : le College des études russes, le musée Pouchkine de Moscou, l’Institut français de Saint-Pétersbourg, le Centre culturel français de Moscou voient leurs budgets fondre ou se fermer. Les programmes universitaires conjoints cessent.
VIII bis. Ce que les saisons ont vraiment changé
Au-delà des chiffres de fréquentation, l’effet structurel des saisons croisées sur les institutions culturelles des deux pays a été réel mais inégal. Côté français, plusieurs musées ont renforcé ou créé des départements dédiés à l’art russe : l’Hermitage-Amsterdam a noué avec le Louvre et le musée d’Orsay des accords de prêt durables. Le CERCEC de l’EHESS a bénéficié d’une visibilité accrue et d’un léger gonflement budgétaire. Les universités françaises qui enseignent le russe (Sorbonne-Nouvelle, INALCO, Strasbourg, Aix-Marseille) ont pu ouvrir plusieurs postes de maîtres de conférences dans la décennie suivant 2010.
Côté russe, l’effet institutionnel est plus difficile à mesurer. Les grandes institutions (Bolchoï, Mariinsky, Hermitage) n’ont pas vu leur budget augmenter significativement à cause des saisons. Mais la visibilité internationale de leurs directeurs — Piotrovsky à l’Hermitage, Gergiev au Mariinsky — a été renforcée, avec des conséquences à la fois positives (tournées internationales facilitées) et négatives (exposition politique accrue après 2014, puis 2022).
Une étude comparative publiée par l’Observatoire des politiques culturelles en 2019 estime que les saisons croisées France-Russie ont eu un impact structurel comparable à celui des années franco-allemandes des années 1963-1988 — mais concentré sur une période plus courte et moins soutenu par un traité bilatéral contraignant comme celui de l’Élysée. C’est probablement cette absence de socle traité qui explique la fragilité révélée par la rupture de 2022.
VIII ter. Comparaisons internationales
Le format « saison culturelle croisée » n’est pas une invention franco-russe. Il s’est diffusé à partir des années 1990 comme instrument de diplomatie culturelle souple. L’Année de la Chine en France (2003-2004) a servi de matrice : 300 événements, 4 millions de visiteurs, budget de 25 millions d’euros. L’Année du Brésil en France (2005) a pris une forme plus artistique et moins institutionnelle. L’Année de la Russie au Royaume-Uni (2007-2008) a été annulée partiellement pour raisons diplomatiques — un précédent que la France de 2010 a cherché à ne pas reproduire.
Les saisons croisées France-Russie ont présenté plusieurs particularités dans cette galaxie. D’abord, leur durée : douze mois pleins, contrairement à des formats plus courts. Ensuite, leur budget : plus élevé que les années précédentes (80 millions d’euros publics en 2010 contre 25 en 2003). Enfin, leur ambition symétrique : un événement pour un événement, une exposition pour une exposition — là où d’autres saisons privilégiaient une direction dominante (exportation de la Chine vers la France en 2003, moins de retour).
Cette comparaison internationale permet de relativiser les chiffres 2010 : ils étaient élevés, mais pas inégalés. Elle rappelle aussi que l’outil « saison croisée » reste fragile — il dépend d’une volonté politique conjointe qui peut s’évaporer en quelques mois, comme l’a montré la rupture de 2022.
IX. Et après ? Les perspectives
Le format est-il mort ?
A court terme, le format saison croisée France-Russie est en sommeil. Il reprendra quand les conditions politiques le permettront : soit une paix negociee en Ukraine, soit un changement de régime a Moscou, soit une resolution diplomatique que personne n’imagine actuellement.
A moyen terme, plusieurs scenarii sont possibles :
Un format “diaspora” : saison culturelle centrée sur la diaspora russe émigrée depuis 2022 (Paris, Berlin, Riga, Tbilissi), en dialogue avec des artistes français. Cela contournerait l’Etat russe officiel mais garderait le dialogue culturel.
Un format “héritage” : saison centrée sur le patrimoine russe pre-révolutionnaire, les trois premiers siècles d’echanges (Pierre le Grand, Catherine II, Diaghilev), sans engagement sur l’actualité politique.
Un format “decentralise” : plus d’événements en régions, moins d’institutions ministerielles, plus de musées territoriaux et d’universités. Cela permettrait de maintenir le dialogue culturel sans les contraintes diplomatiques bilaterales.
Conclusion
Les saisons croisées France-Russie constituent un cycle historique de près de cinquante ans, de 1974 a 2022. Ni simple produit diplomatique, ni pure operation marketing, elles ont été une forme institutionnelle de coopération culturelle qui a produit des effets reels sur les deux sociétés : traductions, carrières d’artistes, programmes universitaires, coopérations patrimoniales.
La rupture de 2022 referme ce chapitre. Le magazine que vous lisez documente cette histoire pour que la mémoire ne s’y perde pas, et pour qu’eventuellement, un jour, un futur cycle puisse s’en inspirer.
Pour prolonger : l’apogée de 2010, les institutions qui portent ces operations, ou les echanges artistiques des années 2010-2022.