Une politique d’exposition sans précédent
La saison croisée 2010 a produit la plus grande campagne d’expositions bilaterales jamais organisée entre la France et la Russie. Sur douze mois, plus de soixante expositions ont été montées dans les deux pays, dont une dizaine d’envergure internationale. L’effet cumule a transforme l’espace public français en un espace russe temporaire et vice-versa : a Paris, six expositions majeures se sont succede au Louvre, au Grand Palais, au Centre Pompidou, au musée d’Orsay, au musée des Arts décoratifs et au MuCEM. A Moscou et Saint-Pétersbourg, la reciproque française a été montée a l’Hermitage, au musée Pouchkine, au Musée d’art moderne de Moscou (MMOMA), a la Nouvelle Galerie Tretiakov.
L’enjeu diplomatique était considérable : ces expositions étaient présentées comme la mesure du sérieux de la coopération culturelle bilaterale. Leurs succès (ou leurs échecs) étaient scrutes par les chancelleries. La fréquentation élevée de Sainte Russie, Picasso. Moscou et Kandinsky a joue un rôle disproportionne dans le bilan positif de la saison cote presse internationale.
I. Sainte Russie. L’art russe des origines a Pierre le Grand (Louvre)
Une exposition monumentale
Période : 5 mars - 24 mai 2010 Lieu : Louvre, hall Napoleon Commissariat : Jannic Durand, directeur du departement des Objets d’art du Louvre, avec une equipe internationale de cinq chercheurs russes Fréquentation : ~280 000 visiteurs sur place, ~120 000 en visites déléguées régionales
Sainte Russie est l’une des expositions les plus ambitieuses jamais montées au Louvre. Elle retrace mille ans d’art russe depuis la christianisation de la Russie kiévienne (fin Xe siècle) jusqu’a l’epoque de Pierre le Grand (années 1700). 400 œuvres sont réunies : icones, manuscrits, émaux cloisonnes, orfevrerie liturgique, vetements sacerdotaux, miniatures. Les prets proviennent de plus de 25 musées russes, au premier rang desquels l’Hermitage, le musée historique de Moscou, le musée du Kremlin, le musée Russe de Saint-Pétersbourg.
Ce que l’exposition a revele
Pour le public français, la revelation est double. D’une part, la richesse proprement visuelle de l’art religieux russe — longtemps occulte par les clergymen français du XIXe siècle qui y voyaient un bas-Moyen Age oriental. D’autre part, la continuite byzantine : l’exposition demontre que l’art russe n’est pas une pure imitation tardive de Constantinople, mais un développement autonome qui reinvente la tradition byzantine en la russifiant.
Le catalogue, dirigé par Jannic Durand et Tamara Igoumnova (conservatrice en chef du musée historique de Moscou), reste une référence bibliographique pour les études d’art mediorthodoxe et pour la connaissance du patrimoine russe. Il comporte plusieurs contributions originales sur les ateliers d’icones (Novgorod, Pskov, Moscou), sur l’art metallurgique kiévien, sur l’iconographie mariologique russe.
Fréquentation et réception critique
Les medias français saluent unanimement l’exposition : Le Monde la classe parmi les dix meilleurs événements culturels de 2010, Liberation consacre un dossier de quatre pages, Le Figaro envoie sa critique deux fois (a l’ouverture et pour un complement). La presse russe est plus contrastée : certains critiques orthodoxes denoncent une lecture “trop occidentale” de l’art sacre ; d’autres saluent la mise en valeur d’œuvres moins connues.
Parce qu’elle capitalise sur une ancre keyword historique (“sainte russie l’art en russie des origines a pierre le grand”), cette exposition a laisse une trace SEO durable : les recherches mensuelles sur ces termes en France restent significatives quinze ans plus tard.
II. Picasso. Moscou (musée Pouchkine)
La contrepartie russe
Période : 24 février - 23 mai 2010 Lieu : Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou Commissariat : Marina Loshak pour le musée Pouchkine Fréquentation : plus de 300 000 visiteurs, chiffre record pour le Pouchkine
Picasso a Moscou est la contrepartie symetrique de Sainte Russie au Louvre. L’exposition réunit 250 œuvres de Picasso venues de France (musée Picasso Paris, collection particulière Marina Picasso, depots divers) et d’Espagne (musée Picasso Barcelone, musée Reina Sofia Madrid). Plusieurs toiles majeures n’avaient jamais voyage en Russie : le Picasso des collections Chtchoukine et Morozov (nationalisees en 1917, aujourd’hui partagees entre l’Hermitage et le musée Pouchkine) beneficie d’une integration avec le Picasso français et espagnol.
Une exposition politique
Picasso. Moscou comporte une dimension politique forte. Picasso, membre du Parti communiste français a partir de 1944, a été célèbre par la Russie soviétique. Son œuvre a longtemps fait partie du canon autorise dans l’URSS, alors que d’autres avant-gardistes (Kandinsky, Malevitch, Chagall) étaient proscrits. L’exposition de 2010 reinstalle Picasso dans sa complexite biographique : l’artiste anarcho-libertaire qui a adhere au PCF pour des raisons complexes, le peintre qui a refuse Moscou mais a garde ses amities russes.
Le catalogue comporte plusieurs contributions de chercheurs français (notamment Anne Baldassari, alors directrice du musée Picasso de Paris) et russes (Marina Loshak, ultérieurement directrice du musée Pouchkine de 2013 a 2023).

III. Kandinsky. Abstraction (Centre Pompidou)
Un monument rétrospectif
Période : 8 avril 2009 - 10 août 2010 (labellisee Année France-Russie dans sa dernière phase) Lieu : Centre Pompidou, Paris Commissariat : Christian Derouet, Angela Lampe, Brigitte Leal Fréquentation : plus de 700 000 visiteurs cumules
L’exposition Kandinsky a precede la saison croisée officielle, mais la labellisation conjointe dans sa phase finale (printemps-été 2010) a rendu sa signification plus explicite. Première grande rétrospective parisienne depuis 1984, elle réunit 250 œuvres dont plusieurs prets exceptionnels du musée Tretiakov de Moscou et du musée Russe de Saint-Pétersbourg : Improvisation III (1909), Compositions VI et VII (1913), Jaune, rouge, bleu (1925).
La mise en scène retrace chronologiquement l’évolution de Kandinsky : les années de Munich (1896-1914) marquées par l’expressionnisme allemand et l’influence russe ; les années Moscou (1914-1921) pendant et après la révolution ; les années Bauhaus (1922-1933) a Weimar, Dessau, Berlin ; les années parisiennes (1933-1944), ou Kandinsky vit a Neuilly et peint ses dernières toiles d’une abstraction biomorphe.
La double appartenance Kandinsky
L’exposition insiste sur la double identité culturelle de Kandinsky. Russe de naissance, citoyen allemand par adoption, français par choix final, il incarne l’un des parcours européens les plus representatifs du XXe siècle. Sa théorie de l’abstraction (Du spirituel dans l’art, 1910-1912) doit autant a la mystique russe qu’a la philosophie allemande — et sa pratique parisienne (1933-1944) dialogue avec les surrealistes sans y adherer.
C’est l’exposition la plus populaire de la saison : le Centre Pompidou n’avait pas connu de telle affluence sur une rétrospective depuis Dali (1979) ou Matisse (1993).
IV. L’Exposition nationale russe (Grand Palais)
Un format exceptionnel
Période : 17 mars - 5 avril 2010 Lieu : Grand Palais, nef Commissariat : Rossotrudnichestvo, coordination française CulturesFrance Fréquentation : >500 000 visiteurs en trois semaines
L’Exposition nationale russe est un format exceptionnel : ni exposition de musée, ni foire commerciale, elle réunit sous la nef du Grand Palais 89 pavillons régionaux correspondant aux 89 sujets fédéraux de la Russie, avec présentations culturelles, artisanales, touristiques et parfois commerciales. Les plus spectaculaires sont ceux des républiques caucasiennes, de la Sibérie (Yakoutie, Nijni-Novgorod, Iakoutsk), du Tatarstan.
Un événement plus politique que museal
L’Exposition nationale russe doit être lue comme une affirmation geopolitique plus que comme une exposition d’art. Son enjeu : montrer aux Français la diversité ethnique, culturelle et territoriale de la Fédération de Russie au-dela du cliche slave. La région de Nijni-Novgorod, par exemple, y deploie un pavillon très elabore mettant en valeur son héritage industriel et son identité orthodoxe.
Sans être critiquee frontalement, l’exposition a produit chez les commentateurs français un embarras croissant au fur et a mesure des jours : l’heterogeneite des pavillons, la présence simultanee d’activités promotionnelles et artistiques, l’absence de cadrage museographique clair ont eloigne l’operation de ce qu’une exposition traditionnelle peut offrir. Le format ne sera pas reconduit dans les saisons postérieures.
V. La Russie romantique a l’epoque de Gogol et Pouchkine (musée de la Vie romantique)
Chefs-d’œuvre de la Tretiakov a Paris
Période : septembre 2010 - janvier 2011 Lieu : musée de la Vie romantique, Paris (9e arrondissement) Commissariat : Sylvie Lecat, Lidia Iovleva (Tretiakov) Fréquentation : ~110 000 visiteurs
La Russie romantique est l’exposition la plus meconnue des grandes de la saison, mais parmi les plus reussies critiquement. Le musée de la Vie romantique, petit lieu parisien dedie au mouvement romantique français (autour d’Ary Scheffer, George Sand, Delacroix), accueille pour la première fois des prets majeurs de la galerie Tretiakov de Moscou : Brioullov (Les Derniers Jours de Pompei a petite echelle), Venetsianov, Kiprensky (dont le portrait de Pouchkine), Ivanov. Les tableaux dialoguent avec les œuvres françaises romantiques de la collection permanente.

L’exposition montre que le romantisme russe et le romantisme français se sont nourris reciproquement dans la première moitié du XIXe siècle, a travers les voyages de Tourgueniev en France, les echanges epistolaires entre écrivains et peintres, la circulation des modèles esthétiques. Le catalogue propose pour la première fois en français une analyse conjointe des deux romantismes.
VI. Arts et traditions en Russie de Pierre le Grand a Nicolas II (MuCEM)
L’ethnographie comme pont culturel
Période : septembre 2010 - janvier 2011 (a Paris, avant le transfert a Marseille) Lieu : anciennes reserves du musée national des Arts et Traditions populaires, puis MuCEM Commissariat : Denis Chevallier, avec le musée russe d’Ethnographie de Saint-Pétersbourg Fréquentation : ~90 000 visiteurs
L’exposition consacrée aux Arts et traditions présente l’ethnographie russe sur deux siècles (1700-1917), via les collections du musée russe d’Ethnographie. Costumes traditionnels, outils agricoles, objets rituels, textiles brodes, instruments musicaux populaires composent un panorama qui documente la Russie des campagnes — souvent invisible dans les grandes expositions historiques qui privilegient les capitales impériales.
L’exposition présente aussi les collections complementaires françaises : expeditions ethnographiques de la Société de Géographie, voyages documentaires des frères Roland et Sabine Bonaparte, illustrations du Tour du Monde au XIXe. Le dialogue ethnographique franco-russe est plus ancien et plus dense qu’on ne l’imagine souvent.
VII. Exposition Pierre Tourgueniev a Rueil-Malmaison
Un héritage local
Période : septembre - décembre 2010 Lieu : chateau de Malmaison et musée de Rueil Commissariat : musée de Rueil-Malmaison, avec la famille Tourgueniev Fréquentation : ~25 000 visiteurs
Pierre Tourgueniev, sculpteur (1853-1912), est l’un des neveux d’Ivan Tourgueniev, l’écrivain. Installe a Paris et a Bougival, ses œuvres evoquent les deux mondes — chevaux, paysans russes, figures littéraires (Tolstoï, Balzac). L’exposition rassemble des bronzes et des plaques dispersees dans des collections particulières françaises, réunies pour la première fois.
Cette exposition locale montre que la saison 2010 ne s’est pas limitee aux institutions nationales : les musées territoriaux ont pleinement participe. Bougival, Rueil, Hauteville (Bretagne, Jolicoeur), Honfleur (Festival du cinema russe) ont tous recu une portion de la programmation.
VIII. L’héritage des expositions
Ce qui est reste accessible
Les catalogues constituent l’héritage le plus tangible : Sainte Russie (RMN-Grand Palais), Picasso. Moscou (Hazan), Kandinsky (Centre Pompidou), La Russie romantique (musée de la Vie romantique). Ces quatre catalogues sont encore consultes dans les bibliothèques universitaires aujourd’hui.
Les acquisitions patrimoniales
Plusieurs musées français ont acquis des œuvres après les expositions. Le musée du Louvre a integre une icone russe du XVIe siècle dans sa collection permanente (departement des Objets d’art). Le musée d’Orsay a recu en donation plusieurs études de Kandinsky. Ces acquisitions temoignent d’une politique patrimoniale coordonnée au-dela de la saison.
Les programmes de recherche
Plusieurs programmes ANR (Agence nationale de la recherche) ont été lances dans le sillage des expositions : étude codicologique des manuscrits russes (2011-2014), catalogue raisonne des œuvres russes dans les collections françaises (2012-2017), analyse iconographique comparee des écoles russe et byzantine (2013-2018).
IX. La politique d’expositions post-2010
La saison 2010 a produit une onde de choc qui a modifié la programmation des musées français dans la décennie suivante. Entre 2011 et 2019, on peut compter au moins quinze expositions majeures consacrées à l’art russe dans les grands musées nationaux français : Chagall, entre guerre et paix au Musée du Luxembourg (2013), Kandinsky, Bauhaus de Dessau au Centre Pompidou (2015), Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton (2016-2017, 1,2 million de visiteurs — record absolu pour une exposition russe), Rouge — art et utopie au Grand Palais (2019). Cette série d’expositions n’aurait pas eu la même densité sans les réseaux tissés en 2010.
La saison 2010 a également renforcé des pratiques curatoriales spécifiques : le prêt longue durée (trois à six mois, contre deux mois auparavant), la co-édition de catalogues bilingues, les coproductions avec un musée russe partenaire pour la scénographie. Ces pratiques, héritées de 2010, sont devenues standard pour les grandes expositions russes en France jusqu’en 2022.
Après la rupture de 2022, cette infrastructure s’effondre partiellement : les prêts russes sont suspendus (impossibles sur le plan assurantiel et diplomatique), les co-éditions cessent, les expositions programmées sont annulées ou reformulées avec des collections occidentales uniquement. L’exposition Morozov au Fondation Louis Vuitton (hiver 2021-2022) a été l’une des dernières grandes expositions russes montrées à Paris avant la fermeture de cette fenêtre. Son catalogue bilingue franco-russe reste aujourd’hui une référence et un témoignage.
Conclusion
Les expositions de la saison 2010 ne sont pas seulement des événements passes. Elles ont produit une cartographie du patrimoine russe en France et du patrimoine français en Russie, dont une partie reste active aujourd’hui dans les collections permanentes, les catalogues, les programmes de recherche. Revoir 2010 quinze ans plus tard, c’est mesurer cette infrastructure invisible qui continue de nourrir le dialogue culturel, au-dela des aleas diplomatiques.
Pour prolonger : l’histoire des saisons croisées, les institutions qui portent les expositions, ou les portraits des figures qui ont inspire ces œuvres.