Quand les echanges deviennent des visages

Les echanges culturels franco-russes sont souvent presentes comme des flux abstraits — saisons, expositions, programmes institutionnels. Mais la réalité, c’est que chaque element de ce dialogue a été porte par des individus : tsars voyageurs curieux, impératrices en correspondance, impresarios visionnaires, écrivains exiles, peintres apatrides, danseurs transfuges. Ce guide rassemble les figures majeures de trois siècles de dialogue, classees chronologiquement.

I. Le XVIIIe siècle des visites et correspondances

Pierre le Grand (1672-1725) — le tsar voyageur

Pierre Alekseievitch, tsar de Russie, inaugure les relations modernes franco-russes par sa visite a Paris de mai 1717. Agé de 44 ans, il traverse la France pendant six semaines, rencontre le regent Philippe d’Orleans, assiste a un ballet a Versailles, visite la Sorbonne, l’Academie des sciences, l’Observatoire. Il rencontre le jeune Louis XV (sept ans), puis plusieurs savants — Fontenelle, le président Henault.

Son voyage est documente dans les Mémoires de Saint-Simon et dans plusieurs récits d’epoque. Au-dela du pittoresque (Pierre le Grand se rase publiquement la barbe, apprend le français, dort sur la paille par modestie), cette visite implante l’intérêt russe pour la France des Lumières qui structurera tout le siècle.

Catherine II (1729-1796) — la Semiramis du Nord

Sophie Augusta Frederique d’Anhalt-Zerbst, impératrice de Russie sous le nom de Catherine II a partir de 1762, est probablement la figure la plus puissamment culturelle entre les deux pays au XVIIIe siècle.

Sa correspondance avec Voltaire (1763-1778), avec Diderot (1762-1784), avec D’Alembert (1762-1783), dessine un dialogue philosophique de premier plan. Catherine achete la bibliothèque de Diderot en 1765 (pour la laisser a Paris, ce qui transforme le geste en pension viagère deguisee). Elle invite Diderot a Saint-Pétersbourg en 1773-1774 (il y passe cinq mois).

Catherine commande des œuvres a des peintres français (Falconet pour la statue equestre de Pierre le Grand, terminée en 1782), a des architectes français (Charles-Louis Clerisseau). Elle achete des collections entières — notamment la collection Crozat acquise en 1771, fondement de la galerie de peinture de l’Hermitage.

Denis Diderot (1713-1784) — le voyage du philosophe

Diderot, invite par Catherine II, passe cinq mois en Russie en 1773-1774. Il rencontre quotidiennement l’impératrice (soixante entretiens), redige plusieurs mémoires sur la politique russe, s’enthousiasme puis se desenchante. A son retour, il reste defenseur de Catherine mais aussi critique de l’absolutisme russe.

Son séjour russe, peu commente dans sa biographie française, est l’une des premières grandes expériences intellectuelles européennes de la Russie racontees de l’intérieur par un philosophe des Lumières. Le College des études russes a Paris conserve une large documentation sur cette visite.

II. Le XIXe siècle des rencontres littéraires

Ivan Tourgueniev (1818-1883) — Paris et Bougival

Écrivain russe, Ivan Tourgueniev vit a Paris et a Bougival (Yvelines) a partir de 1848. Sa liaison (probablement platonique) avec Pauline Viardot-Garcia, cantatrice d’origine espagnole mariée a l’éditeur Louis Viardot, structure sa vie après 1850. Tourgueniev s’installe dans la villa Les Frenes a Bougival, vis-a-vis de la Villa Turgenev (residence des Viardot). Il y demeure jusqu’a sa mort en 1883.

Tourgueniev introduit les écrivains russes a Paris : Flaubert, Maupassant, les Goncourt, Henry James le considerent comme leur parrain. Il traduit Pouchkine en français, traduit Flaubert en russe. Il meurt a Bougival ; sa villa, ouverte au public depuis 1983, est aujourd’hui consacrée a sa mémoire et a la présence russe en France (voir la page thèmes/lieux-symboliques/).

Ivan Aivazovski (1817-1900) — le peintre de la mer

Peintre russe des marines, Aivazovski est connu de Paris via ses expositions a l’Academie des beaux-arts. Ses tableaux tempete, ses scènes bibliques maritimes, ses couchers de soleil sur la mer Noire figurent dans plusieurs collections françaises du XIXe siècle. Il est l’une des premières figures russes a être accueillie dans les salons parisiens avec reconnaissance egale.

Leon Tolstoï (1828-1910) — les voyages et les correspondances

Tolstoï fait trois voyages en France entre 1857 et 1862. Il visite Paris, Marseille, Nice. Plus tard, il entretient une abondante correspondance avec des interlocuteurs français — notamment sur des questions de theologie, de pédagogie, de resistance non-violente. Tolstoï est traduit en français pendant sa vie (par Tourgueniev notamment pour les premières traductions), puis massivement après sa mort.

Illustration 1 — personnalites franco russes

Fiodor Dostoïevski (1821-1881) — la perception

Dostoïevski visite Paris en 1862 et en conserve une mauvaise impression, synthetisee dans les Notes d’hiver sur des impressions d’été (1863). Sa critique du matérialisme parisien et du bourgeois lui vaudra longtemps une réception française plus complexe que celle de Tolstoï. Sa reconnaissance massive en France date des années 1880 après sa mort, quand Ernest Renan, Paul Bourget et plusieurs critiques le discutent largement.

Pauline Viardot-Garcia (1821-1910) — l’hotesse

Cantatrice d’origine espagnole, Pauline Viardot tient son salon rue de Douai puis a Baden-Baden, puis a Paris rue de Douai. Son salon réunit l’elite culturelle russo-franco-allemande : Tourgueniev, Gounod, Saint-Saens, Brahms, Wagner, plusieurs écrivains russes exiles. Elle est la chaine humaine qui fait circuler écrivains et musiciens entre Moscou, Saint-Pétersbourg, Paris et Berlin pendant quarante ans.

III. Le XXe siècle des Ballets russes et de la diaspora

Serge Diaghilev (1872-1929) — l’impresario

Serge Diaghilev est probablement la figure la plus structurante du XXe siècle franco-russe. Impresario sans fortune personnelle mais génie éditorial exceptionnel, il organise a Paris en 1909 les premières Saisons russes qui transforment la danse, la musique et la peinture du début du XXe siècle.

Lire l’article dedie aux Ballets russes en France.

Vaslav Nijinsky (1890-1950) — le danseur et choregraphe

Danseur etoile des Ballets russes, puis choregraphe révolutionnaire (L’Après-midi d’un faune 1912, Le Sacre du printemps 1913), Nijinsky est le visage de la révolution chorégraphique. Il meurt a Londres en 1950 après trente années de maladie mentale.

Leon Bakst (1866-1924) — le peintre-decorateur

Leon Bakst, peintre et decorateur, revolutionne l’esthétique du ballet a partir de 1910. Ses costumes pour Scheherazade (1910) produisent une vague orientalisante qui influence durablement la mode parisienne et new-yorkaise. Installe a Paris après 1914, il devient français de fait avant sa mort.

Marc Chagall (1887-1985) — le peintre entre trois pays

Marc Chagall, peintre ne en Bielorussie d’alors (Vitebsk), vit a Paris a partir de 1923 (après un premier séjour de 1910-1914 et un retour en Russie pendant la révolution). Il developpe son univers poétique, naïf et onirique qui fusionne traditions juives, russes et françaises. En 1941, il fuit aux Etats-Unis ; il revient en France en 1948 et s’installe a Vence puis Saint-Paul-de-Vence jusqu’a sa mort en 1985.

Chagall redecore le plafond de l’Opéra Garnier en 1964, a l’invitation d’Andre Malraux alors ministre de la Culture. L’œuvre devient l’une des signatures visuelles de l’Opéra de Paris. En 2010, le musée d’Orsay et le Centre Pompidou lui consacrent plusieurs accrochages mineurs.

Marina Tsvetaieva (1892-1941) — la poetesse de l’exil

Marina Tsvetaieva, poetesse russe majeure, vit a Paris de 1925 a 1939, installée d’abord dans le 15e arrondissement puis a Meudon. Sa poésie dense, emotionnellement ardente, melancolique, constitue l’une des grandes voix russes du XXe siècle.

Ses années parisiennes sont marquées par la pauvrete, la solitude, la tension politique (son mari Sergei Efron se revele être un agent soviétique). Elle rentre en URSS en 1939 après le retour de sa famille ; elle se suicide en 1941 a Elabouga. Sa poésie est massivement traduite en français par les éditions Laffont, Clemence Hiver, Rivages.

Boris Berdiaev (1874-1948) — le philosophe

Philosophe religieux russe, Nikolai Berdiaev vit a Clamart (Hauts-de-Seine) de 1924 jusqu’a sa mort. Il devient une figure de la philosophie chretienne existentialiste, lue par Gabriel Marcel, Emmanuel Mounier et les cercles catholiques français. Ses œuvres majeures (L’Esprit et la Réalité, Le Christianisme et le problème du communisme, L’Essai sur la liberté creative) sont traduites en français durant sa vie.

Alexeï Remizov (1877-1957) — l’écrivain calligraphe

Écrivain russe de la génération symboliste, Alexeï Remizov vit a Paris de 1923 a sa mort en 1957. Sa prose inventive, mariant folklore russe, surrealisme et creation calligraphique, est admiree par un cercle restreint d’amateurs français. Il laisse une œuvre graphique exceptionnelle (albums de dessins, manuscrits illumines) conserves au musée Pouchkine de Moscou et dans plusieurs collections privées parisiennes.

Illustration 2 — personnalites franco russes

Rudolf Noureev (1938-1993) — le transfuge

Danseur etoile du Kirov, Rudolf Noureev passe a l’Ouest au Bourget en juin 1961, pendant une tournée. Il devient immediatement la figure chorégraphique la plus commentee du second XXe siècle. Danseur etoile de l’Opéra de Paris (1970-1989 approximativement), directeur de la Danse de l’Opéra national de Paris de 1983 a 1989, il transforme le répertoire français du ballet et impose de nouvelles normes techniques.

Sa collection d’art, vendue aux encheres en 1995, a attire l’attention sur son gout personnel pour les estampes, les icones, les armes orientales. Il meurt du sida en 1993 a Paris.

IV. Le XXIe siècle et les figures contemporaines

Ludmila Oulitskaia (1943-)

Écrivain russe majeure contemporaine, Ludmila Oulitskaia a été largement traduite en France par Gallimard a partir des années 1990. Elle vit entre Moscou et l’Europe et depuis 2022, elle est en exil a Berlin. Ses romans — Sonietchka, Daniel Stein, Le Chapiteau vert, L’Echelle de Jacob — constituent l’un des monuments de la littérature russe contemporaine accessibles en français.

Mikhail Chichkine (1961-)

Écrivain russe vivant en Suisse, Mikhail Chichkine est l’un des auteurs russes les plus reconnus en Europe francophone. Son Cheveu de Venus (2005) a été largement salue en France. Il a participe au Train des écrivains en 2010, ce qui a consolide sa visibilité française.

Olga Sedakova (1949-)

Poetesse, theologienne orthodoxe, philologue, Olga Sedakova est l’une des voix intellectuelles russes contemporaines. Traduite en français par plusieurs éditeurs (éditions La Dogana, éditions des Syrtes, éditions Rivages), elle constitue un pont entre les traditions intellectuelles des deux pays.

Zakhar Prilepine (1975-)

Écrivain russe engage dans la mouvance nationaliste, Zakhar Prilepine a été traduit en France dans les années 2010 (Actes Sud, Le Serpent a Plumes). Ses positions politiques — soutien aux separatistes du Donbass en 2014, participation militaire a la guerre d’Ukraine — ont rendu son édition française impossible après 2022. Sa trajectoire illustre les complexites de l’édition russe-française contemporaine.

Dominique Fernandez (1929-2022)

Academicien français, Dominique Fernandez est la grande figure de la russophilie française de la fin du XXe et du début du XXIe siècle. Son Dictionnaire amoureux de la Russie (2004) et son Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg (2010) sont devenus des références. Il a été le coordonnateur éditorial du Train des écrivains en 2010. Sa mort en décembre 2022 marque la fin d’une génération.

Andreï Makine (1957-)

Ne en Russie, Andreï Makine s’installe a Paris en 1987 et obtient l’asile politique. Il devient écrivain de langue française. Le Testament français (1995) lui vaut le prix Goncourt et le prix Medicis la même année. Il est elu a l’Academie française en 2016. Sa trajectoire illustre l’integration d’un écrivain russe dans la littérature française par le choix de la langue.

V. Les constructeurs des echanges contemporains

Au-dela des figures artistiques, plusieurs acteurs institutionnels ont été decisifs pour la saison 2010 et les saisons postérieures :

  • Olivier Poivre d’Arvor (directeur de CulturesFrance 2006-2011, puis ambassadeur)
  • Nicolas Chibaeff (directeur adjoint CulturesFrance, responsable du pole Russie)
  • Xavier Darcos (président de l’Institut français après 2011)
  • Konstantin Kosatchev (directeur de Rossotrudnichestvo 2012-2017)
  • Alexandre Avdeev (ambassadeur de Russie en France 2002-2008, puis ministre de la Culture russe 2008-2012 pendant toute la saison 2010)
  • Jean de Gliniasty (ambassadeur de France en Russie 2009-2013)
  • Mikhail Piotrovsky (directeur de l’Hermitage depuis 1992)
  • Marina Loshak (directrice du musée Pouchkine 2013-2023)

Ces acteurs ont porte les operations au plus haut niveau diplomatique. Leurs décisions, leurs reseaux, leurs silences aussi, ont fait les saisons.

Conclusion

Les echanges franco-russes sont une galerie de visages. Tsars voyageurs, impératrices correspondantes, impresarios visionnaires, écrivains exiles, peintres apatrides, danseurs transfuges, acteurs institutionnels, écrivains et traducteurs contemporains : chacun de ces individus a prete son intelligence, ses relations, son inquietude ou son enthousiasme a un dialogue qui n’est pas totalement reductible aux calculs politiques.

C’est pour ces figures que nous ecrivons. Le magazine reviendra régulièrement sur chacune d’elles dans des portraits dedies. Pour prolonger : l’Année France-Russie 2010 ou s’est concentrée une partie de cette histoire, les Ballets russes ou s’est jouée la rencontre la plus spectaculaire, ou le Train des écrivains qui a réuni quinze de ces figures contemporaines en 2010.